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Lettre à *****

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Proposé par Emmanuel de La ... le 09/04/2020

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shutterstock_1172081407.jpg, © velavan k

Tout prend fin un jour, c’est évident. Toute chose, tout être, devient, par le martel inflexible et rigoureux du temps, un souvenir. Mais peu m’importe ce truisme plat. Cette universalité de la peine n’allège en rien la mienne.  Tu n’es plus, et rien ne te fera revenir.  

De cette embarcation précaire faite de bois et de ficelle, je m’apprête à te dire adieu, considérant le ciel d’un œil aussi accusateur qu’interrogateur. 

Cet étrange mariage qui unit la vie à la mort n’est, à mes yeux, plus qu’un infâme et cruel fatum. Par le trépas de certains, il plonge leurs proches dans une agonie criante de mutisme. Qu’y a-t-il de plus parlant que le silence ?  Toute souffrance y est scellée, nous rongeant sans mot dire.

Perdu dans mes pensées qui s’agitent et se bousculent, sans jamais parvenir à me raisonner, je n’agis toujours pas. Il le faut pourtant. Comme tu le sais, je ne navigue pas isolé au milieu de mangroves amazoniennes par un quelconque hasard. 

Pour la première fois, un voyage imaginé par toi, ma tendre *****, est une douloureuse épreuve. Desceller cette urne m’est impensable. Comment pourrais-je laisser évanouir l’oasis de ton sourire ? Quel sens aurait ce monde desséché par ton absence ?

 Je me ressaisis. Respire. Me remémore tes mots. Rien n’y fait, je reste figé. Je te serre si fort contre moi que j’ai cru, par ma folie enragée, briser la porcelaine. Il me faut l’admettre, même la dilection la plus pure ne peut ressusciter les morts.

Comme un signe de l’au-delà, une pluie fine fait désormais perler des gouttes sur mes joues déjà humides comme pour me presser.  Je prie le ciel de respecter mon deuil et l’ondée cesse.

Mes doigts se posent alors, presque par erreur, sur le vase cinéraire à mes côtés. Au contact froid de la céramique, je comprends. Je comprends tout. Laisser ruisseler tes cendres et te voir disparaître à jamais, consommée par la nature, me tuerait plus cruellement que la mort. Cette tragédie me laisserait dans un vain semblant de vie, où j’irais à vau-l’eau, délaissé de tous.

Je plonge alors mon regard, hésitant à jeter mon corps entier, vers le courant fluide et tranquille de l’Amazone. Par miracle, je réalise que si je m’ôte la vie, la douleur, elle aussi, mourra. Je peux te rejoindre en un plouf. Je dois te rejoindre. Tu m’attends.

Je dégrafe ma chemise avant de m’élancer sans savoir pourquoi. Un dernier élan de coquetterie peut être. À présent, ma propre fin me paraît inévitable et étrangement douce. Me laisser engloutir par les flots va donc mettre un terme à ce que j’étais et ce que je ne serai jamais. Bientôt, l’indifférence chronique de ce monde à mon malheur ne sera plus qu’une vague réminiscence. Un rien.

C’est à grand-peine que je parviens à me lever, la barque de fortune tanguant à chacun de mes mouvements. Puis, je me penche délicatement jusqu’à entrapercevoir mon reflet. J’y distingue un visage, le teint blafard, mal rasé, sans espoir. Méconnaissable.

*****, j’arrive. Je saute brusquement par-dessus bord. Mon corps engourdi s’enfonce dans une eau agréablement tiède. Je suffoque. Mon corps résiste. Je persiste. Il sent ses forces le quitter. Naturellement, il veut vivre. Mais mon esprit doit mourir. Cette Terre n’est plus la sienne.

Après de longues secondes, je ressens la séparation progressive entre mes deux êtres. Mon esprit perd peu à peu la capacité de manœuvrer mon corps. Mes poumons se vident. Un flou brumeux couvre ma vue. Mes jambes fléchissent. Je ne suis plus maître de moi-même. 

Soudain, mes paupières mi-closes aperçoivent un objet qui s’enfonce progressivement. C’est toi ! Dans ma chute maladroite, je t’ai fait chavirer. Plus mort que vivant, je me précipite. L’amour de ma vie ne saurait demeurer pour l’éternité dans ces sinistres profondeurs.

Reprenant péniblement mon souffle, je m’assure que la précieuse urne est close. Tu es toujours là. J’en fonds en larmes. J’inspire. J’expire. Quelle joie. J’enlace avec tendresse ton vase. Ta présence n’avait jamais été aussi spitante. Pour la première fois depuis de longs mois, je me surprends à être heureux. Je ne te quitterai jamais plus. 

Mes yeux guéris aperçoivent désormais la beauté fertile de la flore brésilienne pareille à une aquarelle de vert et de bleu.  Un doux soleil me caresse la peau encore humide. Je t’imagine alors à mes côtés. Ta douce voix m’aurait certainement bercé de cette formule à l’image de ta vision du monde : « c’est beau la vie. » 

Tu m’as sauvé. Je vais vivre à nouveau. Enfin capable d’honorer ta dernière volonté, j’ouvre la boîte de Pandore, et déverse tes restes dans l’Amazone, malgré tout. *****, tu es morte. Mon amour subsiste. Je t’aime. Au fil de l’eau et au fil du temps.

 

 

 

 

 

 

 

Type :  Publication
Organisateur :  Particulier
Public :  Tout public
Thématique :  Littérature/Écrits/BD/Poésie
Commune :  Paris

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