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La Valise

Debout, elle se tenait droite et raide sur le quai de la gare aux premières lueurs du jour. Elle semblait absente. Où souhaitait-elle partir ? Nul train n’était pour l’instant annoncé sur le quai de son attente.

A ses côtés sa valise, comme un animal domestique bien dressé et patient, attendait sagement que vienne se poser sur elle un regard attentionné ou compatissant. Mais, plus que par le souci de la réalité, la voyageuse semblait habitée par un songe incongru ; descente vertigineuse au royaume des morts ou illumination émerveillée du paradis et de l’au-delà ?

Nul ne pouvait deviner à quels penchants elle s’abandonnait ainsi tant elle paraissait étrange et comme hantée par une histoire qui l’avait déjà définitivement retirée du monde.
Plus tard, beaucoup plus tard, quand vint un train elle monta. Sur le quai la valise resta, seule, abandonnée, oubliée peut-être.

La voyageuse solitaire avait disparu depuis longtemps lorsqu’on s’inquiéta de son bagage. Sans nom, sans étiquette, n’appartenant à personne, la valise prenait tout soudain un caractère mystérieux et pour certains même inquiétant. On l’ouvrit. Qui eût pu se douter alors que, tel Pandore, il ouvrait la malle qui contenait tous les maux de l’humanité ?

La misère se cachait dans les dentelles déchirées d’une lingerie fort usée. La passion se logeait dans un livre, un seul, qui révélait à n’en point douter les désirs insatisfaits de transports amoureux inassouvis. Dans cet ouvrage, l’Amour fou d’André Breton, elle avait certainement trouvé un écho à son malheur personnel.

La belle avait disparu laissant aux voyeurs, aux violeurs de ses trésors cachés, la révélation de ses amours perdues. Sans doute s’était-elle enfuie laissant derrière elle les vestiges d’une vie qu’elle souhaitait oublier. C’est autrement qu’elle voulait vivre désormais et, dans un élan naturel vers les rives attendues du bonheur, c’est aux hasards de la vie qu’elle avait, semble-t-il, confié sa nouvelle destinée. .

Chacun se souvint alors que, dans la Boîte de Pandore ouverte, il y avait aussi la folie, le vice, la tromperie, tous ces maux si douloureux aux hommes qui maintenant étaient tous là, dans la valise qu’il était trop tard pour fermer. Chez cette femme, dans les profondeurs de son cœur révélées par l’intimité de son bagage, se blottissait l’immense souffrance de l’humanité dont elle venait à peine de se défaire.

Sans nom, sans étiquette, n’appartenant plus à personne, la valise gardait néanmoins son vrai trésor, celui qui dans la boîte de Pandore resta à jamais enfermé, l’Espérance. Ainsi, de la voyageuse restée inconnue, ce bagage qui ne portait pas de nom portait, avec les cicatrices de l’âme, les aspirations du cœur.

Nadja

ifagadir - 80001 agadir



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